L’afterwork de Luc ? On vous raconte tout !

Luc
Je vais pas vous laisser comme ça, sans aucune explication, avec Luc qui vous regarde de ses yeux doux mais fatigués. Tout a commencé hier en fin d’après-midi, le moment où j’ai entendu derrière moi, “OK je passe mais juste une ou deux bières”. On est jeudi, fin d’après-midi, l’heure à laquelle le bureau se détend d’un coup tel un lion après une longue journée de chasse, l’heure à laquelle on voit bien que l’apéro passe une tête par l’ascenseur en attendant qu’on descende tous.

 

Et alors que les manteaux commençaient à se faire empoigner par le col et que chacun appuyait une toute dernière fois sur entrée avant de sortir, on a tous entendu distinctement “OK je passe mais juste une ou deux bières”. Comme vous le savez, on peut pas faire de plus grande provocation à l’univers, c’est légèrement pire que défier le diable en le regardant droit dans les yeux ou courir sous une échelle en poursuivant un chat noir qu’on laisse filer parce qu’on a écrasé ce que personne n’aime écraser, du pied droit.

 

Personne n’a rien dit mais on a tous su que cet après boulot serait différent de ce qu’on avait l’habitude de vivre chaque jeudi soir au bar du coin. Dans l’ascenseur, personne n’a rien dit mais les regards coulaient en biais vers Luc, le responsable : de toute façon l’ascenseur c’est toujours trop long, soit on se tait et c’est très gênant, soit deux personnes parlent dans un coin à voix très basse que rien ne couvre et toutes les oreilles se penchent dans la conversation alors qu’elles n’ont pas reçu le moindre faire-part:
« Tu as regardé le film hier soir à la télé? »
« Oui j’ai commencé mais j’avoue que je me suis endormi devant j’étais complètement crevé »
« Moi aussi en plus je sortais du yoga t’imagines bien comme j’étais une sorte d’escargot de la vie »

 

En bas, tout avait l’air normal. Le gérant nous a accueilli avec son sourire habituel, placés à la table habituelle, servi la première tournée habituelle. Le gérant est absolument adorable même si j’ai un grave problème avec lui : une fois, il y a quelques mois, il m’a donné son prénom mais la suite de la soirée a passé sa gomme dessus et finalement je n’ose jamais trop discuter avec lui, de peur de l’appeler Patrick au lieu de Jean ou qu’il s’attende à ce que je l’appelle Étienne au lieu de Simon.

 

Ah, regardez : Luc est donc au bout de la table, pinte de bière à la main (supposément la seule, souvenez-vous) et il discute tranquillement avec notre responsable des achats comme si de rien n’était. Partout, des discussions s’allument comme des petits feux qui prennent bien, les brindilles d’abord, les sujets anodins, les plaisanteries, les commentaires généraux, puis on ajoute quelques bûches de sujets un peu plus sérieux, et rapidement les flammes deviennent invincibles, nourries d’anecdotes, de secrets, d’éclats de rire ou de séries de lettres prononcées à voix basse.

 

J’aime toujours assister à ça, les barrières du monde professionnel qui fondent tranquillement pour révéler des personnalités originales, toutes différentes, souvent riches même si on se plaint souvent du contraire à Aurélie, la DRH. Presque en face de moi, Luc s’anime, il nous montre lui aussi un visage différent, il amuse, épate, il surprend aussi. Tous les jeudis soirs ne sont pas comme celui-là, on le sait tous puisqu’on a tous entendu ce qu’il a innocemment dit tout à l’heure, même vous.

 

Dehors, je suis sûr que l’heure avance, je ne suis pas dingue, j’imagine bien que les aiguilles des églises continuent à changer de position dans un grand bruit de métal, qu’on voit mieux les écrans verts des pharmacies dans cette nuit qui se lève quand on devrait se coucher. Mais ici, je vous jure que le temps ne nous intéresse pas. Il n’y a plus de collègues, de responsables, de directeurs, plus de contrat ou de bourrage papier, plus de queue au-micro-ondes ou de réveil demain matin, il n’y a que des voix et des sourires qui bougent, qui se déplacent, qui rencontrent, qui découvrent, qui peut-être font un passage au bar même si ce n’est pas dans ma nature de surveiller ou de raconter qui fait quoi, comme vous le savez.

 

La suite, évidemment, ça reste entre nous, et par nous j’entends pas vous qui nous écoutez. Juste nous, qui étions là jeudi soir. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il y a eu des :
“Messieurs dames je suis au regret le plus total de vous informer que nous allons bientôt fermer nos portes”.
“Fermer Patrick? Déjà? Mais vous fermez pas à deux heures?”
“Si absolument mais comme vous pouvez le remarquer il est une heure cinquante-sept et j’ai quand même un tout petit peu de rangement à prévoir pour vous présenter demain un aussi joli territoire d’après-boulot”.
“Nous comprenons tous et n’irons pas plus loin que le fond de notre spritz, Un grand merci à vous. “

 

“Bon chers amis du coup que fait-on? Quel est le programme?”
“Comment ça le programme?”
“Je pense qu’on est tous d’accord pour dire que la fête ne s’arrête pas là”
“Mais enfin le codir demain ce n’est pas sérieux…mais en même temps tellement tentant”
Il serait effectivement imprudent de laisser la fête devenir cendres et charbons, Luc a raison : suivons-le, laissons-nous porter, Sais-tu où aller Luc où nous porteras-tu? Je ne sais pas, on ne le saura que demain.